Vit-on mieux ou moins bien en France qu’aux Etats-Unis, sachant que l’on y gagne moins,
que le risque de chômage y est supérieur, mais aussi qu’on y travaille moins, que l’espérance de vie y est plus élevée, que les inégalités y sont moindres ? Les comparaisons internationales de
niveaux de vie qui sont souvent faites avec le Produit intérieur brut (PIB) par habitant ignorent des aspects importants du niveau de vie tels que le loisir et la santé, mais aussi la précarité,
la part des consommations collectives, les perspectives à long terme.
Des tentatives d’enrichir les comparaisons de niveau de vie ont déjà été faites. Certains
indicateurs additionnent diverses mesures de performances économiques et sociales, en termes de revenu, de criminalité, d’espérance de vie ou de niveau d’éducation. L’Indice de développement
humain du Programme des Nations-Unies pour le Développement en est l’exemple le plus connu, mais il en existe près d’une dizaine. L’inconvénient de ce type d’indicateur est d’ajouter des choux et
des carottes, avec des pondérations arbitraires. Un autre type d’indicateur vise à calculer une richesse « complète », en ajoutant à la richesse monétaire une valeur marchande du temps
libre, de l’environnement, etc. Le problème est qu’il n’y a pas de lien systématique entre cette richesse complétée et le bien-être : on peut être plus « riche » avec une situation
qu’on juge moins bonne.
L’indicateur que nous avons développé pour Telos s’appuie plus directement sur la théorie économique du
bien-être. Que dit cette théorie ? Chacun de nous accorde des degrés divers de priorité aux différents aspects de son niveau de vie et nous ne sommes pas prêts à sacrifier tout notre temps libre
ou notre santé, par exemple, pour un supplément de revenu. Il est donc possible de calculer quel supplément de revenu serait équivalent, à nos yeux, à une réduction donnée du temps de travail ou
une amélioration de l’espérance de vie.
Dans l’idéal, la méthode devrait être appliquée à chaque individu, en tenant compte de ses
préférences personnelles sur le revenu, le temps libre, la santé, etc. Ces données ne sont pas disponibles, mais l’on peut procéder à des corrections fondées sur des hypothèses raisonnables au
sujet des préférences moyennes des populations. Dans différents pays, on observe différents niveaux de temps de travail, de santé, etc. Nous calculons la correction de revenu que les populations
concernées accepteraient pour être amenées à une norme de référence dans chaque dimension, et le revenu ainsi corrigé, que nous proposons d’appeler « Revenu équivalent », est comparable entre les
pays.
Nous prenons le PIB par habitant comme point de départ, et procédons à plusieurs
corrections pour tenir compte de différents aspects complémentaires du niveau de vie. La plupart des corrections relèvent directement de l’approche en termes de revenu équivalent : le temps
libre, l’espérance de vie en bonne santé, le risque de chômage et la taille des foyers (qui permettent de mutualiser un certain nombre de dépenses, comme le loyer par exemple). D’autres intègrent
des aspects plus collectifs de la richesse des pays : les inégalités, et la soutenabilité de la croissance qui tient compte de prélèvements sur le capital naturel (énérgies fossiles) et de la
contribution à l'effet de serre.
Vingt-quatre pays de l'OCDE sont ainsi comparés. Au final le Luxembourg reste en tête des
pays où l’on vit le mieux. La Norvège termine deuxième en ayant sérieusement comblé son retard. Les Etat-Unis, 30% au dessus la moyenne en terme de PIB par tête, rétrogradent fortement. Les
principaux bénéficiaires de nos corrections sont le Japon et la France, suivis de l'Italie et de la Norvège puis de l'Espagne et de l'Autriche.
Un « modèle anglo-saxon » se distingue assez clairement. Les Etats-Unis, le Royaume-Uni,
le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande partagent plusieurs caractéristiques : fortes inégalités ; temps de travail élevés (sauf Royaume-Uni) ; faibles taux de chômage, essentiellement de
courte durée avec rotation rapide sur le marché du travail (sauf Australie) ; forts coûts environnementaux (sauf Royaume-Uni). Le groupe perd son homogénéité pour la santé où l’Australie et la
Canada ont des performances supérieures à la moyenne.
La France, l’Italie et l’Espagne constituent un « modèle latin » avec un fort coût du
chômage, un temps de loisir important, une espérance de vie en bonne santé élevée.
Le « modèle nordique » regroupe la Norvège, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas,
l’Autriche et l’Islande. Ces pays riches sont parmi les plus égalitaires, ont des risques de chômage faibles, des économies plutôt intensives en capital physique, un temps de loisir élevé, des
performances environnementales satisfaisantes. Plusieurs autres pays européens sont en marge de ce modèle, notamment la Suisse mais avec un temps de travail élevé.
Au total la France passe de la 17e à la 8e place avec nos corrections, les
Etats-Unis de la 3e à la 7e, le Japon de la 15e à la 4e.
Ces résultats reposent sur des hypothèses et des choix de paramètres qui pourront être
affinés à l’avenir, et les corrections pourront être complétées pour tenir compte de dimensions supplémentaires telles que la qualité des relations sociales. Mais ce travail montre clairement les
limites des comparaisons en termes de PIB. Ce n’est pas la production par tête qui assure un Revenu équivalent élevé, mais une productivité horaire forte, un bon niveau de santé, une faible
précarité, des ménages de taille moyenne élevée, des inégalités réduites et de bonnes perspectives de long terme en termes de soutenabilité.